THOMAS SANKARA
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• La mort de Thomas Sankara / le 15 octobre 1987 vu par...
Alfred Yambangba Sawadogo
« Le président Thomas Sankara,
Chef de la révolution burkinabé : 1983-1987 Portrait »
L'Harmattan / Collection Etudes africaines, 2001, p. 167-169
19. Le jour de la fin
Jeudi 15 octobre 1987 ; il est 16 heures. Une équipe de reportage du journal français « La Vie Catholique ». connu autrefois sous le titre de « Vie Catholique Illustrée », débarque dans mon bureau, sans s'être annoncée. L'équipe comprenait trois ou quatre membres ; ils étaient là sur recommandation de l'Association Française de Volontaire du Progrès, avec laquelle notre bureau entretenait d'excellentes relations de travail. D'ailleurs, Sankara lui-même avait fini par me qualifier de « l'Homme de Français » pour avoir négocié auprès de la Mission Française de Coopération à Ouagadougou une convention d'aide financière pour le fonctionnement du Bureau de Suivi des ONG (il n'en était pas très enthousiaste). Que voulaient-ils ces journalistes ? Interviewer et filmer le Président Sankara, sur l'aire de sport, (durant la séance de sport collectif ce soir,) à 17h, car c'était jour de sport. Ni plus, ni moins ! Je leur dis, exaspéré : « On ne rencontre pas un chef d'Etat comme ça ! Sans demande d'audience, rien ! Comme ça ! Cela ne sera pas facile. Je vais tout de même essayer ». Je les fis prendre place, puis je donnai un coup de fil à la Présidence. « Allô ! Passez-moi Bamouni » (Attaché principal de la presse présidentielle) ; on me répondit que Bamouni était allé à une réunion au Conseil de l'Entente (siège de l'instance suprême de la Révolution, le Conseil National de la Révolution). Je donnai un deuxième coup de fil : « Passez-moi Serge Théophile Balima » (l'Attaché de presse en second). La Secrétaire me le passa et j'attaquai : « Ecoute, j'ai un problème ; j'ai entre les mains une équipe de la télé de la Vie Catholique ; ces journalistes souhaitent filmer le Président à partir de 17h, pendant la séance de sport ; je viens d'appeler chez Bamouni, mais il n'est pas là ; peux-tu voir rapidement le Président et obtenir de lui un OK pour cette télé ? » Il me répondit ainsi : « C'est embêtant car le Président n'est pas là ; il vient juste de partir au Conseil de l'Entente pour une réunion ; de là, il ira directement au terrain car il était déjà en tenue de sport quand il descendait de son bureau ; je regrette, je ne peux rien pour toi », et il raccrocha. J'expliquais aux journalistes mon regret de ne pouvoir les faire assister à la séance de sport collectif de ce soir avec le Président.
Il était environ 16h15 et je finissais d'expliquer aux journalistes la situation quand nous entendîmes ensemble des coups de feu nourris. Comme nous étions dans un bureau, nous ne savions pas de quel côté provenaient ces tirs. J'étais passablement intrigué, mais outre mesure, car depuis que nous vivions sous le régime révolutionnaire, les coups de feu étaient devenus presque ordinaires. Le plus souvent, des manipulations maladroites de mitraillettes chinoises ou de kalachnikovs par quelque imprudent CDR laissaient partir des rafales fréquentes mais sans conséquences graves. Alors, pourquoi s'inquiéter pour des coups de feu ce soir ? Mais très vite, notre attention fut attirée par une cohorte de motocyclistes, de cyclistes, de piétons, d'automobilistes, à l'allure affolée, fuyant littéralement vers les quartiers, désertant le centre administratif. Franchement intrigué, je sortis hâtivement de mon bureau, hélai un agent du Secrétariat Général du Gouvernement de passage que je connaissais bien ; l'air ahuri et à mots hachés, il me dit qu'on a vu le P.F. (Président du Faso) rentrer au Conseil de l'Entente et peu de temps après, on entendit des coups de feu nourris ; on a vu des soldats qui s'enfuyaient du Conseil, certains se jeter dans les caniveaux pour se cacher, et d'autres encore se débarrasser de leur uniforme en fuyant. Alors, tout le monde s'est mis à déserter les bureaux pour prendre la fuite. Je retournai précipitamment dans mon bureau et déclarai aux journalistes : « Ils se passent des événements inhabituels ; rentrez à votre hôtel (l'hôtel Indépendance fait mur mitoyen avec notre bureau) par la petite porte du court de tennis ; quand les choses seront plus claires, nous aviserons ». Je les raccompagnai jusqu'à ce qu'ils franchissent le portillon du court de tennis et revins sur mes pas.
Il pouvait être 16h40. A ce moment précis, un groupe de « commandos » arriva au domicile du Commandant de la Gendarmerie, sis à quelques mètres de notre (mon) bureau, du côté nord-est. Les commandos se mirent à désarmer et à déshabiller les gendarmes en faction devant le portail de leur chef. Ce fut extrêmement rapide. Un de ces commandos cria vers moi : « Rentrez chez vous ! ». Je m'engouffrai dans le bureau, alertai tous mes agents en leur disant : « Rentrons à la maison ! Le Patron est mort ». Comment pouvez-vous parler ainsi, me rétorqua ma secrétaire. Cela n'est pas possible ! « Si ! Il est bien mort ! Sinon, le domicile du chef de la gendarmerie ne serait pas investi ainsi ». En un clin d'œil, le bureau fut fermé, et nous nous intégrâmes à la circulation devenue infernale ! Piétons, cyclistes, motocyclistes, automobilistes, charretiers, tous se disputaient la priorité dans un désordre indescriptible. Les feux tricolores étaient souverainement ignorés, et on se demande encore aujourd'hui par quel miracle les gens ne se sont pas fait tuer dans des accidents déjà forts nombreux les jours ordinaires. C'est un véritable sauve qui peut ! Chacun pu regagner son domicile en catastrophe.
Vers 18h, la radio commença à diffuser des marches militaires, devenues au Burkina, l'hymne des grands changements intervenus à la tête de l'Etat. (Puis, vers 19h) La radio nationale et les radios étrangères confirmèrent la mort de Sankara.
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